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Ventilo n° 352 (Mardi 24 mars 2015)


Travail d’artistes
 
L’exposition Un truc complètement fou, ça va vous plaire !, qui réunit Jerome Cavaliere et Stéphane Déplan au Château de Servières, est une expérience, un parcours au gré duquel le visiteur se confronte à une certaine idée de l’art.
 
Dans son introduction à Formes de vie, Nicolas Bourriaud met en avant la spécificité de la production artistique par rapport aux productions résultant du travail en général, conférant à l’œuvre d’art un statut particulier qui la maintient à l’écart de la productivité industrielle et artisanale… Le rejet du public vis-à-vis de l’art moderne et, aujourd’hui, de l’art contemporain, s’expliquerait selon lui par le fait que « l’art reflète avec exactitude la misère du quotidien et la vacuité de nos emplois. »
Ce que le philosophe Bernard Stiegler appelle la prolétarisation des savoir-faire, soit le résultat d’un travail productiviste, rationaliste et standardisé, qui vide d’intérêt la poiésis (1) et la praxis (2), jusqu’à déprimer le travailleur et attenter gravement à la transmission des savoirs, des savoir-faire, des savoir être…
Ce renoncement au savoir-faire et à la technicité, les artistes s’y résignent dès les années 60 à l’instar de mouvements comme BMPT (3), à la recherche du degré zéro de la peinture.
L’exposition Un truc complètement fou, ça va vous plaire ! colle à notre époque. Le titre, qui a plus à voir avec La Société du spectacle (Guy Debord) qu’avec une exposition d’art contemporain, s’avance peut-être sur la réception par le visiteur du non spectacle qui lui sera proposé… Jerome Cavaliere et Stéphane Déplan se placent d’emblée dans une proposition déceptive. Leur exposition à quatre mains n’est qu’une parenthèse enchantée dans leurs carrières respectives, une collaboration éphémère qui s’appuie sur des problématiques proches mais sur des formes habituellement éloignées. Et pour cause, Stéphane Déplan, qui fait de sa vie une œuvre d’art, se dérobe de fait à la question de la production d’œuvres d’art et au marché, puisque son « art volatile » n’est ni quantifiable, ni consommable, ni rémunérateur.
Les deux artistes partagent un goût pour la dilapidation des énergies et le joyeux gâchis des forces productives, conceptions qui vont à contre-courant des systèmes capitalistes, traduisant des dispositions éthiques à travers des formes. Leurs œuvres résultent d’une relation inextricable au monde et à l’art : suivant l’adage des modernes, fais de ta vie une œuvre !
Ils le disent eux-mêmes : ils créent pour jouer. Si l’autodérision est bien présente dans chacune de leurs propositions, ces dernières n’en questionnent pas moins le milieu de l’art et sa parole policée, voire aseptisée. En témoignent les vidéos Désaccords, qui décontextualisent le jargon du milieu de l’art contemporain par le biais de sous-titres rajoutés sur des vidéos de baston récupérées sur internet. Outre l’effet comique des bagarres soi-disant provoquées par des discordances rhétoriques, ces vidéos posent la question de leur statut, de leur existence sur internet, de leur auteur et, enfin, de la véracité des images.
Les autres œuvres abordent les mêmes problématiques. Une sculpture réalisée avec 1 152 000 allumettes propose la possibilité d’une divergence d’intention de la part des deux artistes. Deux cartels pour une même œuvre, et deux titres. La différence de point de vue n’est pas formelle, puisqu’il s’agit bien de la même sculpture, mais intellectuelle. Aux deux interprétations de la pièce peut encore se rajouter celle du regardeur. Avec Tas de foin, Jerome Cavaliere fait explicitement allusion à la pratique amateur de la construction figurative en allumettes qui relève d’avantage du Guiness Book que de l’art contemporain, balayant au passage les processus déterminant ce qui est œuvre d’art et ce qui ne l’est pas. Le titre de Stéphane Déplan, La masse critique, tient à l’appellation de l’objet utilisé pour « construire » la sculpture : l’allumette dite de sûreté. Il voit une sorte d’aberration et d’usurpation de langage dans une terminologie qui garantit la sécurité pour nommer un objet au pouvoir destructeur évident.
Il s’agit pour autant d’une sculpture, sans construction, sans assemblage, sans fabrication, qui porte en elle toute l’histoire de la sculpture, depuis son érection sur un socle jusqu’à sa descente vers le sol, de sa destitution de son piédestal à sa prise en compte de la pesanteur, du sol sur lequel elle repose désormais et de sa matière informelle, molle et évolutive…
L’installation Hole Painting, dont le titre joue aussi sur les mots, est une peinture murale qui se déploie dans l’espace. Deux murs, rouge et jaune, se superposent et proposent une peinture échappant à son essence qui, selon Greenberg, réside dans sa planéité. L’œuvre convoque les Wall Painting du minimalisme, de Sol LeWitt, dans son rapport à la bi-dimensionnalité de l’œuvre peinte, mais aussi par la délégation à des assistants de son exécution. L’œuvre réside dans l’idée d’avantage que dans « le produit fini » : exécutée sur un mur, elle est donc vouée à disparaître physiquement ; seule l’idée demeurera… Au centre de cette peinture rouge, un trou laisse apparaître le mur jaune en profondeur de champ. Selon la place que l’on occupe, le rouge et jaune appartiennent à la même surface ou se distinguent en deux murs séparés. L’agression dans cette peinture monochrome rouge rappelle le travail Lucio Fontana, qui intervient dans ses surfaces peintes et planes par un geste de lacération déplaçant la peinture vers un état tridimensionnel où l’espace, le mouvement et le temps sont convoqués. Les flèches plantées dans les deux murs successifs révèlent l’action qui a fait l’œuvre. On peut y lire une nouvelle interprétation de l’action painting (4), une peinture dans laquelle une action et ses conséquences font œuvre. Jerome Cavaliere associe ici son travail d’artiste et sa pratique sportive du tir à l’arc, seules circonstances dans lesquelles il arrête de se marrer… Car si l’art contemporain est un jeu, il n’en demeure pas moins une mise en jeu de soi-même, du public comme des artistes. Et ce jeu, qu’il soit formel ou intellectuel, nécessite l’adhésion de celui qui regarde.
Les œuvres de Jerome Cavaliere et Stéphane Déplan assument une certaine ironie vis-à-vis du monde de l’art, que Bourdieu appelait « un univers de croyance ». Ils s’amusent avec une approche presque sociologique de l’art contemporain qui questionne le nouvel état d’esprit demandé au visiteur de l’exposition. « L’art est arraché à la fascination qui fait entrer en communication directe le croyant et l’objet de sa croyance. » (Antoine Hennion) Une nouvelle posture engendrée dès le tremblement de terre provoqué par Duchamp et ses ready-made, et cette nouvelle nécessité d’admettre que des objets venus du monde trivial pouvaient désormais s’affranchir des règles communes et prétendre au statut presque prophétique d’œuvres d’art.
Puisque la forme définitive ne compte plus tant que ça, puisque le geste ne nécessite plus ce savoir-faire propre à l’artiste et relégué désormais à l’artisan, comment croire en ce tas d’allumettes ? Il faut repasser pour cela par l’histoire de l’art et revoir 50 cl. d’Air de Paris (1919) de Duchamp. Rien à voir, du vide contenu dans un flacon associé à une idée, et l’imagination fait le reste… C’est le regardeur qui associe, qui invente, crée à son tour et y trouve un plaisir intellectuel dépassant la contemplation et le simple plaisir esthétique.
Duchamp inventait alors une beauté invisible, un poème visuel. Les œuvres de Jerome Cavaliere et Stéphane Déplan sont de cet acabit, drôles et intelligentes, irréprochables dans le fond comme dans la forme…
Céline Ghislery
 
1.    Poiésis : Production des biens matériels
2.    Praxis : La production de soi à travers des pratiques individuelles
3.    Groupe de quatre artistes : Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier et Niele Toroni, créé en décembre 1966 et dissous un an plus tard.
4.    L’Action Painting désigne aussi bien une technique qu’un mouvement pictural. C’est un art abstrait apparu au début des années cinquante à New York. Le terme a été proposé en 1952 par le critique américain Harold Rosenberg pour caractériser l’importance de la gestualité dans le travail de certains artistes expressionnistes abstraits.

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