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Art Media Agency - 20 mai 2015

Une fiction dans le réel : entretien avec l’artiste Jerome Cavaliere

Jerome Cavaliere est un jeune artiste marseillais, sélectionné pour le 60e Salon de Montrouge, qui se tient jusqu’au 3 juin 2015. Ancien membre de l’équipe de France de tir à l’arc, l’artiste puise son inspiration dans son quotidien de sportif et dans l’atmosphère électrisante de la cité phocéenne. Le Salon de Montrouge est une première pour lui, l’occasion de faire le point avec Art Media Agency…

Le Salon de Montrouge est votre premier salon… Quelles sont vos impressions ?
Oui, c’est mon premier salon et j’en suis satisfait car les échanges ont été positifs dès le premier soir. Il est possible d’y rencontrer des personnes qui comptent, peu accessibles en temps normal tels des responsables de centres d’art, des critiques, des journalistes et des collectionneurs. Des personnes très sollicitées au quotidien et qui, à cette occasion, viennent pour voir notre travail. Je pense que le Salon donne une certaine crédibilité au travail car c’est un salon qui a fait ses preuves, permettant l’émergence de plusieurs jeunes artistes qui ont désormais une carrière assez affirmée. Et je suis content car le premier soir, une de mes vidéos a réussi à faire rire le public, ce qui était le but car mon travail est beaucoup dans l’humour.

Pourquoi le Salon de Montrouge ?
C’est un salon incontournable pour la jeune création française avec Jeune Création entre autres. J’ai opté pour Montrouge car l’inscription est gratuite pour les artistes, l’entrée est libre pour les visiteurs et son crédo porte sur l’égalité des chances, ce que j’approuve. La question économique est toujours présente dans mon travail, mes moyens ne sont pas illimités et cela représente un certain coût d’envoyer des dossiers. Ici, les candidatures pouvaient même être envoyées par Internet alors je n’avais plus d’excuses pour ne pas y participer. Le Salon est également associé à la Fondation Culture & Diversité qui aide les personnes issues de milieu modeste à accéder à l’art. La diversité des travaux présentés fait qu’on ne peut pas sortir du salon sans avoir aimé une seule œuvre.

Et quels sont vos coups de cœur ?
Ce salon offre une grande diversité de propositions donc je l’apprécie dans son ensemble. J’ai quand même quelques coups de cœur, question d’affinité artistique, parmi lesquels NIETO qui s’est amusé à jouer sur le côté morbide, en créant un piano dont les touches pressées font entendre des petites souris mortes. Ce côté humour noir me plaît beaucoup. Les vidéos de Yann Vanderme également, de sa série J’aime pas, car il a une attitude très amusante. Ce qui me plaît ce sont surtout des œuvres qui se rapprochent de moi, en termes d’humour et d’autodérision.

Pouvez-vous nous parlez de vos deux installations vidéos exposées sur le salon ?
La première, Competitions are for horses, not artists, comprend un petit écran cathodique sur support mural, comme on pourrait en trouver dans un hôtel ou un hôpital qui auraient dix ans de retard. À côté, sont disposées deux grandes étagères sur lesquelles reposent des échantillons de sang et d’urine. Les deux éléments communiquent entre eux. La télévision diffuse un reportage sur un centre anti-dopage qui dépiste les artistes pour que l’on ait des expositions propres et que les artistes n’usent pas de substances illicites qui pourraient améliorer leurs performances ou leur créativité. Le reportage entre en résonance avec les étagères à échantillons. Le public peut alors imager ce qu’il souhaite… Est-ce vraiment du sang et de l’urine ? À qui cela appartient-il ? Aux artistes du salon ? L’idée de cette pièce est de créer une fiction dans l’esprit du public et de créer une autre réalité, le temps de quelques secondes, à la manière d’une œuvre anticipatrice absurde. C’est possible mais c’est absurde…

Et alors, s’agit-il vraiment d’urine et de sang ?
Secret professionnel !

Quelle est votre source d’inspiration ?
Je puise mon inspiration dans mon passé de sportif. De 9 ans à 18 ans, j’ai fait du tir à l’arc à haut niveau, en équipe de France et j’ai participé à des championnats internationaux. À cette occasion, j’ai subi de nombreux contrôles anti-dopage. J’ai arrêté à cause d’une blessure et j’ai alors suivi cinq années d’études à l’École supérieure d’Art et de Design de Grenoble. C’est suite à ce cursus que j’ai repris le tir à l’arc et je me suis demandé comment intégrer mon quotidien de sportif à ma pratique artistique. Cette réflexion a donné naissance à Entretien avec une œuvre d’art. J’ai tiré une centaine de flèches, à différentes distances — 30, 50 et 70 mètres — sur de faux tableaux d’Olivier Mosset représentant un cercle noir sur un tableau blanc. Le concept fait référence à la jeune génération d’artiste qui aimerait bien que les plus anciens leur laisse une place, le tout teinté de bienveillance. Concernant la problématique du dopage, j’ai souhaité l’évoquer car je suis en ce moment confronté à des problèmes très terre-à-terre. Un problème aux yeux m’oblige à utiliser des gouttes contenant des bêtabloquants et je dois demander l’autorisation d’utiliser ces gouttes à usage thérapeutique car si je suis contrôlé positif, c’est la suspension qui m’attend. Mais la quantité de ces bêtabloquants est tellement infime que cela en devient ridicule. C’est cette absurdité un peu trop excessive dans le désir d’être juste et éthique, au point d’y laisser sa santé, qui m’a inspiré Competitions are for horses, not artists car si des contrôles avaient lieu dans le monde de l’art alors il y aurait pas mal de suspensions… Je me suis demandé ce que cela changerait dans l’art et l’Histoire de l’art si les artistes ne pouvaient pas user de certaines substances…

Vous portez votre réflexion sur la tricherie un peu plus loin…
En effet, dans l’art contemporain, une partie du public est déçue et voit de la triche dans le fait que cela ne soit pas les artistes qui fassent leurs œuvres eux-mêmes mais qu’ils les fassent faire par des assistants tout en coordonnant la production. Le public a dans l’idée qu’un artiste fait les choses de ses mains, mettant en œuvre une prouesse technique et que cela rentre dans l’aspect cultuel de l’œuvre. Pour moi, cela n’est pas si important. C’est comme si on demandait à un architecte de construire une maison. Les choses se font en équipe et c’est mieux de s’entourer de personnes compétentes qui vous permettent de réaliser vos idées.

Est-ce le cas de vos installations ?
J’ai moi-même réalisé l’installation présentée au salon mais grâce à l’Atelier Ni à Marseille, qui fait de la production d’œuvres d’art pour les artistes qui manquent de certaines capacités techniques ou d’ateliers. J’y suis allé pour utiliser leurs outils, en bénéficiant de leurs conseils mais si j’avais eu les moyens, je l’aurais certainement fait faire pour que ce soit exactement fidèle à mon idée. Pour ce type d’œuvre, il est n’est pas important de savoir si c’est l’artiste qui l’a réalisée tant que ce qui est montré est le reflet du vœu de l’artiste. C’est l’intention qui est importante. Le reste est question de collaboration.

L’aspect open source et Internet vous intéressent également…
En effet, dans la deuxième œuvre que je présente au salon, Désaccords, que j’ai réalisé avec l’artiste Stéphane Déplan, nous avons récupéré des vidéos sur Internet, nous leur avons ajouté des sous-titres puis remises en ligne. Aujourd’hui avec Internet, il est possible d’avoir accès à des images, à des textes, à une nouvelle forme d’apprentissage collaboratif, très intéressant mais également un peu pervers. La certitude de la véracité n’existe pas. Autrefois, les livres — dictionnaires et encyclopédies — servaient de références et on pouvait se dire que c’était la vérité. Wikipédia, à contrario est très lu mais en même temps, le doute subsiste, quel est le vrai du faux ? Cela rejoint nos vidéos sous-titrées qui ne traduisent absolument pas le film d’origine. D’où l’intérêt de les remettre sur Internet ensuite car à cela s’ajoute l’impératif actuel de rapidité : l’information en main, il faut immédiatement la diffuser sans vérifier les sources. Dans le contexte de l’exposition, le public comprend bien qu’il s’agit de faux dialogues sous-titrés et la vidéo prend le statut d’œuvre d’art. Le contexte fait comprendre qu’un artiste est à l’origine des sous-titres. Mais une fois sur Internet, ces dialogues paraissent vrais car la vidéo est noyée dans la masse. Certaines personnes rencontrées lors du vernissage m’ont confié qu’elles avaient vu la vidéo sur Internet et qu’elles ont réellement cru que deux artistes s’étaient fait exclure d’une exposition et qu’ils se battaient pour cela. Alors que c’est complétement faux.

Toujours dans cette optique de l’open source, vous avez créé Art at Home…
Oui, c’est un site Internet sur lequel il est possible de télécharger gratuitement des fiches pratiques pour réaliser soi-même des œuvres d’art. Ce qui rejoint les notions d’open source, de copyright et de diffusion gratuite car je ne fais rien payer. Je ne demande aucune autorisation, j’analyse une œuvre d’un artiste connu, pour savoir comment il l’a réalisée et ensuite, je réalise une notice d’explication pour que le public puisse la reproduire chez lui. Tout est parti du fait que j’aimais beaucoup certaines œuvres mais ne pouvais pas me les offrir. La petite anecdote, c’est qu’une fois, un artiste m’a même contacté pour me dire que je m’étais trompé dans la réalisation de son œuvre et, de fait, sa technique personnelle figure sur le site. Pour un artiste, il est assez satisfaisant de se dire qu’une personne apprécie le travail et cherche à l’avoir chez elle. Je cherche, d’ailleurs, un éditeur pour publier le contenu du site sous forme de livre. Ce qui compte pour moi, ce n’est pas la matérialité de l’œuvre mais bien ce qu’elle dégage ou ce qu’elle veut dire. Il s’agit également d’une approche permettant d’initier à l’art contemporain par la pratique ; une manière intéressante de proposer de la médiation. Ceci-dit, je n’adhère pas toujours à la médiation dans le sens où je n’apprécie pas forcément les commentaires dans l’art. Cette manière de substituer l’œuvre par des commentaires me pose problème. Je parlerais alors plutôt de sensibilisation à l’œuvre d’art passant par l’appropriation. C’est une porte d’accès pour entrer dans le travail d’un artiste.

Vous venez de Marseille, une ville très active sur le plan artistique. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Marseille est déjà bien développée d’un point de vue artistique. Marseille 2013 [Capitale européenne de la Culture] a donné une belle visibilité à la ville mais elle était déjà bien active avant. Cette ville a énormément d’énergie avec une structure associative importante sur le plan culturel et qui offre la possibilité aux artistes locaux d’exposer assez régulièrement, pratiquement avec carte blanche. Pour un artiste, même si les expositions peuvent être de courte durée, cela permet d’être très expérimental. De plus, Marseille n’est pas une ville très chère, il est donc possible d’avoir des grands ateliers et de produire avec les nombreux matériaux récupérés dans les rues — on y trouve beaucoup de choses. Sur l’aspect social, Marseille est une ville un peu dure, très méditerranéenne, imprégnée d’une sorte de violence latente car les habitants sont très sanguins. Cette tension est très intéressante.

Et en termes d’événements ?
Il existe des événements comme ART-O-RAMA, qui a pour vocation de faire rayonner l’art à l’international et de donner une autre image de la ville. Le Printemps de l’art contemporain, aussi, qui a lieu au mois de mai et durant lequel tous les lieux associatifs ou privés dédiés à l’art vont ouvrir leurs portes à l’occasion de vernissages.

Quels sont vos prochains projets ?
Je travaille sur un bateau en origami de deux mètres de long, radiocommandé, disposant d’un énorme moteur. Le bateau radiocommandé en forme d’origami, le plus rapide au monde. Le bateau est en bois, j’ai travaillé avec un architecte naval sur les plans de manière à ce qu’il soit rapide, fasse beaucoup de bruit et de fumée, tout le contraire de l’image de ce bateau. Il sera une rumeur car je vais l’amener dans des lieux très touristiques comme le vieux port, le golfe de Saint-Tropez et les vacanciers vont voir un bateau en origami passer à toute vitesse en faisant des énormes vagues. Ce ne sera pas un événement, il n’y aura pas d’annonces mais une il y aura une rumeur concernant cette vision. L’idée est de créer une fiction dans le réel. Ce n’est pas non plus une performance car les performances sont annoncées, il s’agit plutôt d’un happening. Ma démarche s’inscrit également dans une recherche de désacralisation et s’attache à déconstruire les stéréotypes. Après tout, ce bateau rappelle l’enfance, l’innocence qui se laisse doucement porter par le flux. Dans le cas de mon bateau, il est plus gros, il va faire du bruit. L’idée est de casser son image de gentil petit bateau…

Vous allez conter ses pérégrinations…
La prochaine étape consistera en la réalisation d’un film relatant le voyage de ce bateau, notamment dans les Gorges du Verdon, avec des plans esthétiques. Le but est de le personnifier, faire en sorte qu’il ait une âme, qu’il choisisse ses destinations. L’œuvre de Quentin Dupieux, Rubber, m’a beaucoup inspiré. Il s’agit de l’histoire d’un pneu tueur en série qui se déplace et lorsqu’il voit un humain, il vibre et la personne explose. Cela n’a aucun sens mais tout son propos, si je le comprends bien, repose sur l’idée que concernant la fiction, il suffit juste d’y croire pour que cela fonctionne. C’est là que l’on peut rentrer dans l’onirisme, dans la créativité.

Aline Gaidot


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